J’ai repensé hier au moment où j’ai écrit les paroles de cette chanson qui n’était alors qu’un poème. Il accompagnait ma longue complainte nihiliste d’adolescent qui commence à finir de l’être. Bruxelles sous confinement c’est étouffant certes. Mais le monde d’avant l’était aussi. Cette manière de se déplacer dans Bruxelles d’une manif à l’autre, d’une fête à l’autre, d’une conférence en l’autre ; empilement de néant, fracas des vides qui s’entrechoquent. Teuffeurs, artistes, hypes, gauchistes, jeunes crétins libéraux s’agitaient sans raison. Déjà. Je m’agitais moi aussi. Déjà. Sans raison. Bouger son corps ça n’est pas danser. On le sait. L’ivresse se confond vite avec le plaisir et c’est au plaisir qu’on prétend vouer l’ivresse. Triste jeunesse dont les illusions ne cessent d’être perdues.

Bruxelles déjà nassait, expulsait, consommait, mentait, pillait, tabassait, tuait, terrorisait, etc… La métropole s’installait avec comme armes des publicités, des fêtes, des flics et des militaires. La loi anti squat venait de passer. Tranquillement. A bout de squat, à bout de coke, à bout d’adolescence, de guerres et de fêtes las ;je poursuivais mon voyage au bout de la nuit. J’ai jeté cette bouteille amère que fut mon premier recueil de poésie : « assigné à existence » qui quoi qu’inégal et trop empli d’un mélange un peu impur de nihilisme et de volonté prophétisait déjà quelques actes de bravoures et d’excès. C’était une lettre d’adieu. Il fallait dire adieu d’une manière ou d’une autre et quoi de mieux que d’inviter à sa table ceux qui comptent vraiment parmi vos amis. De les inviter à s’enivrer pour fêter encore une fois, rien qu’une dernière fois, la tentation de vivre. On s’en ira après, si ça marche pas. On s’en ira définitivement rejoindre les oiseaux. J’ai atterri près de Nantes où j’ai rencontré encore la violence et l’arbitraire, certes, mais j’y ai rencontré aussi la liberté, l’amour, l’amitié, le serment qu’on ne saurait rompre, la présence pour ce qui t’entoure, le goût d’étendre la liberté de qui l’on aime. En fait d’adieu ce fut en réalité une longue présence en contre-monde. Tout cela à désormais disparu, il n’en reste que des souvenirs qui virevoltent, damnés, dans le vagabondage nostalgique, à la recherche d’un vague Éden qu’ils ne (re)trouveront jamais, bien évidemment.

Enfin tant est que cette chanson était fille d’une tristesse et d’un vague espoir désabusé. Elle ne prit pour moi le sens que lui donne Solstice que bien après. Lorsque je revins de cet ailleurs j’étais comme habité de feu . Flammes qui ne m’ont quitté que très récemment. Quatre ans plus tard . Force de vie que l’expérience venait alimenter dans la certitude qu’ailleurs c’est toujours-déjà partout. C’est au milieu d’un tel feu que j’ai rencontré Solstice. De nos vies je vous passerai le détail ; cela ne regarde que ceux que nous aimons tendrement. Mais comme revient la mer revient cette chanson. Elle accompagne d’autres départs. La joie un peu mélancolique que Solstice a mise dans cet adieu a révélé un texte que j’avais écrit sans en comprendre la signification réelle.

Cette chanson aussi prend un sens nouveau depuis que le régime hygiéno-gérontocratique s’est permit d’interdire à l’amitié la réalité de ses usages. Voici que ce chant se change en cri. Il dit désormais aussi les désirs clandestins, incarcérés, mis de cotés, niés et décrédibilisés des enfants des confinements dont les cœurs hurlaient, en solitude et en choeurs :

« Amis venez à moi

fêter encore une fois

la tentation de vivre.

Venez venez à moi

fêter encore une fois

et qui m’aime m’enivre »

Roland Devresse.

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