A compte d’ivresse

À propos du recueil d’Amir Ben Abdelmoumen.

Par Roland Devresse.

« Je suis le soleil qui descend cette rue

l’espace à être engagé me sort du dos

parc du Viaduc qui abrite ses abeilles

épine cassée sur la chaleur des pierres

et l’effort s’affinant auprès des arbres

je scrute le soleil qui poursuit sa pente. »

Tom Nisse, « Une longue dissonance, ed maelstrom, 2021.

 

Le mot de Charles Baudelaire a mué en mot d’ordre : il faut être toujours ivres.
De soi, d’alcool, d’ambitions, d’amour, de vertu.
Qu’importe le flacon : il faut s’empoisonner pour continuer à supporter la communion générale dans la non-vie. Communion spectaculaire des identités sans substance : se rattacher à tout, n’importe quoi. Voilà le grand credo.
« L’ivresse des sentiments est compté. » d’Amir Ben Abdelmoumen c’est le murmure furieux de ceux pour qui chaque « je » est devenu une douleur. De ceux qui « ont perdu leur langue ».
Hommage à toutes les « langues oubliées »
Ici sont décrits les mondes sans langue devenus non-monde puisque indicibles, souvenirs à peine, éternelle sphère de la perte où tout s’écoule, tout s’enfuit, car « on ne passe pas deux fois dans le même fleuve. ». Comme une tentative de rattraper ce qui s’égare, s’égare sans retour.
À commencer par l’amour.
En corps et toutes nuits.
Nuits de feux sans fumée.
C’est une poésie intime, héraclitéenne qui est proposée là par celui « qui fut de la mer » ( et qui vole dorénavant.).
S’il vole, c’est parce qu’il habite les cimes de forêts en fusion – son ciel est parsemé des noires étoiles des abdications
– et cette lune qui ne sourit que trop ; elle voudrait dire quelque chose :
mais…
les peines d’hivers où l’incertitude se fait inquiétude
mais encore…
ces nuages si bas que l’homme dut tout avouer
« L’ivresse des sentiments est comptée » est une profession d’effroi. Des chapitres qui disent les impossibles passions qui, pourtant, existent. S’enroulent sur elles-mêmes, mais se payent toujours à compte d’ivresse. Addition salée du poète qui « ne croit qu’au vécu qui rend fou », se perd sans pouvoir se perdre, pour qui souffrance et plaisir sont substance de mondes directement vécus
– et la sobriété, putain, la sobriété qui s’étale en années-lumière – vite vite une gorgée de bière pour peupler nos tourments. Il faut être toujours ivre. C’est l’unique sanction.
On n’en finira pas de gloser là-dessus tant qu’existera la littérature. Profitons en, c’est peut-être bientôt fini. C’est sans doute déjà fini. Le corps du poète est moribond : son règne égotique prendra bientôt fin. Car si les poètes parlent toujours d’eux même c’est que dorénavant ils jouissent de cet incomparable privilège qu’ils ne peuvent à leur guise n’être ni eux même, ni autrui.
Il n’y a plus de personnage en chacun – de ce triste monde tout est peuplé. L’ailleurs est mort.
J’ai professé, il est vrai, de tuer tous les écrivains. Toutes les blagues sont des choses sérieuses.
À celui-là je ne prendrai qu’un pied.
Afin qu’il ne sache plus marcher.
Afin qu’il se souvienne que même avec les ailes irisées – les cieux lui appartiennent.
Amicalement,
Roland.

 

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